CHAPITRE III
Des petits bruits, le craquement des poutres, le froissement d’une feuille, le tassement des planchers et de l’escalier. La lumière des étoiles brillait trop clair par la fenêtre et l’air semblait empli d’un empressement nerveux. Dumarest s’agitait, mal à l’aise sur le lit doux, l’instinct le maintenant éveillé. Il partait, il avait pris sa décision, et il ne lui restait plus qu’à attendre. Pourtant, son anxiété subsistait et il n’arrivait pas à dormir.
Il se leva, rejoignit la fenêtre et fixa le spectacle à l’extérieur, le doux bandeau d’argent de la rivière, l’herbe sombre au point de paraître noire. Quelques nuages dérivaient dans le ciel sous la poussée de la brise. Il alla jusqu’à la porte sur la pointe des pieds et écouta. Un murmure atteignit ses oreilles, comme des voix étouffées et très lointaines. Il s’habilla, sortit de sa chambre et descendit l’escalier. Le murmure augmenta lorsqu’il approcha de la porte d’entrée et crût lorsqu’il l’ouvrit. Quelques lumières brillaient parmi les cahutes et le bruit augmenta. Une mélopée, se rendit-il compte, des voix qui s’élevaient en une harmonie légère. Un péan ou une supplication… impossible de le préciser. Elle s’éleva puis s’interrompit brutalement avec l’ouverture d’une porte qui fit apparaître un flot de lumière. Makgar se tenait dans l’ouverture. Elle se retourna vers l’intérieur d’où sortit le cri révélateur d’un nouveau-né.
— Il ira bien, dit-elle à ceux qui se trouvaient dans la maison. Il grandira en force et en taille et courra comme le vent. Votre fils vous apportera la joie.
La mélopée s’éleva de nouveau lorsqu’elle referma la porte et traversa la cour. Elle s’arrêta avec un halètement lorsqu’elle vit Dumarest et elle porta la main à la gorge. Elle avait sur elle une robe à peine attachée sur le devant, ouverte sur la poitrine et les cuisses et révélant sa chair. Un vêtement enfilé à la hâte, présuma-t-il, pour aller rejoindre ceux qui l’avaient appelée d’urgence.
— Earl ! C’est toi ?
— J’ai entendu la mélopée et je suis venu voir ce qui la causait.
— Une naissance, dit-elle. Il y avait une légère difficulté et ils m’ont fait venir. Quelque chose d’assez simple, mais ce sont des gens simples et ils ne savent faire face à l’inattendu. Il leur faut toujours recourir à quelqu’un ou quelque chose. Des dieux, des esprits, et même le vent et les étoiles. La consanguinité a chassé de leurs gènes tout esprit d’initiative, mais ce sont de bons ouvriers dociles.
— Où les avez-vous trouvés ?
— Ils ont toujours été ici, ils vivent dans les bois et les forêts, primitifs et hantés de superstitions. Je suppose qu’ils constituent le peuple original, bien que… (Elle s’interrompit en regardant son visage.) Quelque chose ne va pas, Earl ?
— Tu les as appelés le Peuple Original.
— Je voulais dire les premiers arrivés ici. Ourelle a été colonisée à plusieurs reprises et il y a eu toutes sortes de cultures divergentes. La planète est désormais stable, mais il fut un temps où c’était chacun pour soi et au diable les conséquences. Tu as vu Sargone ? Bien entendu… eh bien, tu ne t’es pas demandé pourquoi les rues sont toutes tortueuses ? La ville a été bâtie par des voleurs et des cambrioleurs qui voulaient se défendre contre les armes à vue. Il fut un temps où ils prélevaient une taxe sur tout ce qui entrait ou sortait de l’astroport. D’autres spatioports ont naturellement été construits et d’autres habitudes se sont développées, mais elles ne se sont jamais fondues en un seul schéma, comme sur les autres mondes. Sargone est la ville-État, Relad le pays agricole. À l’ouest se trouvent Fromme et plus loin Ikinold. Puis il y a la culture maritime de Jelbtel. (Elle eut un geste d’impatience.) Mais ce n’est ni le lieu ni l’heure pour une leçon d’histoire et je doute que tout cela t’intéresse vraiment.
— Tu te trompes. Cela m’intéresse. En particulier le Peuple Original.
— Les Hegelt ? C’est ainsi que nous les appelons. Ils sont humains mais désespérément superstitieux et, comme je l’ai dit, l’endogamie les a presque réduits à l’extinction. Un croisement les revitaliserait, mais ils ne veulent pas en entendre parler. Aucune femme ne se donne à un homme qui ne soit de sa race et aucun homme ne cherche une femme étrangère. À mon avis, dans quelques générations, soit ils auront disparus, soit ils seront totalement dégénérés. En attendant, ils sont bien utiles. Tu es fatigué ?
— Non.
— Alors, si nous nous promenions un peu ? Je ne vais pas pouvoir dormir tout de suite. Je t’en prie.
Elle s’empara de sa main et le conduisit au bord de la rivière, là où la rive descendait doucement vers l’eau ondoyante. Elle s’assit d’abord, puis s’allongea, un genou relevé, ce qui révéla la courbe gracieuse de sa cuisse nue. Une position d’abandon ou de séduction calculée, à moins que ce ne fût une attitude de relaxation totale en compagnie de quelqu’un en qui elle pouvait avoir confiance.
D’une voix rêveuse, elle dit :
— N’est-ce pas paisible ici ? Si agréable et calme. Avec le temps, la vie se met à s’ajuster au tempo des éléments et des saisons. Je pense que les hommes commettent une erreur en s’accrochant aux villes alors qu’ils pourraient vivre plus près de la nature.
— La nature n’est pas toujours tendre, dit Dumarest. (Il s’était assis à côté d’elle, face à la rivière, et regardait les rides de l’eau.) Que faisais-tu avant d’épouser Elray ?
— J’étais docteur.
— Et ?
— Une sorte d’historienne. Je n’ai jamais vraiment pratiqué la médecine après l’obtention de mon diplôme. Un poste était disponible à la Kladour et je l’ai pris : recherche biologique et structure génétique de la vie indigène. C’est pour cela que j’en sais autant sur les Hegelt. L’un des professeurs avait une théorie, ou avait entendu parler d’une théorie, selon laquelle tous les hommes ont le même monde pour origine. Risible, bien entendu, mais c’était amusant de la réfuter.
— Et tu y es parvenue ?
— À la réfuter ? Bien, cela n’a pas été vraiment nécessaire. Après tout, cette idée est d’une absurdité fantastique. Comment une seule planète pourrait-elle fournir tous les gens qui peuplent la galaxie ? Et pense à tous les types différents. (Elle s’étira un peu, ne prenant pas garde à la façon dont la robe glissa sur ses épaules.) Tu t’intéresses vraiment aux Hegelt, Earl ?
— Pas aux Hegelt. Au Peuple Original.
— Il y a une différence ?
— Les gens du Peuple Original sont membres d’un culte religieux dont la croyance fondamentale est que toute l’humanité à essaimé à partir d’une source unique. Ils croient que cette source était une planète appelée Terra. C’est un groupe très secret qui ne cherche pas à faire de nouveaux adeptes et dont les activités sont enveloppées par le mystère. En as-tu jamais entendu parler ? Y a-t-il des renseignements à leur sujet dans la Kladour ?
— Pas à ma connaissance.
— En es-tu certaine ? Dans quelque vieux bouquin, peut-être une simple allusion. N’importe quoi.
Elle perçut dans sa voix une soif à l’état brut, un espoir, trop souvent déçu, mais constamment vivant. Elle releva les épaules de la pelouse et s’assit les mains autour des genoux, considérant son profil, la ligne dure de la mâchoire bien nette sur la lueur du ciel.
— Je ne connais rien de tel. Mais pourquoi t’y intéresses-tu autant ?
— Terra est l’autre nom de la Terre.
— La Terre, fit-elle d’un air méditatif. Dans ton délire, tu en as déjà parlé. La Terre. Un endroit ?
— Un monde. Le mien.
— Une planète peut-elle avoir un tel nom ? (Sa voix était légère, assortie aux tintinnabulements de l’onde.) Autant l’appeler glèbe, sable, ou humus. Ceci est de la terre. (Sa main toucha le sol.) Mais nous appelons ce lieu Ourelle.
— La Terre est réelle, insista-t-il. Un monde ancien et marqué par des guerres antiques. Les étoiles sont rares et une lune unique plane comme un soleil pâle dans le ciel nocturne.
— Une légende. J’en connais un certain nombre. Des mondes qui n’ont jamais existé : Jackpot, Eldorado, Bonanza ou Camelot. Eden aussi, quoique je croie qu’il y en ait effectivement une.
— Trois, répondit Dumarest. Et il en existe peut-être davantage encore. Mais il n’y a qu’une seule Terre et je suis né dessus. Un jour, je la retrouverai.
— Mais… (Elle s’interrompit et fronça les sourcils, puis demanda doucement, comme si elle s’adressait à un enfant :) Tu dis que tu es né dessus et que tu as dû la quitter. Pourquoi ne peux-tu donc simplement y retourner ?
— Parce que personne ne sait où elle se trouve. Elle n’est cataloguée dans aucun almanach, le nom lui-même semble n’avoir aucune signification, les coordonnées sont absentes. Les gens pensent que c’est une légende et sourient quand je prononce ce nom.
— Un monde perdu, dit-elle, songeuse. En bordure de la galaxie ; ce doit être ça, si les étoiles y sont rares. Les vaisseaux et les liaisons commerciales ne doivent pas être nombreux. Mais tu l’as quitté, as-tu dit ?
— Quand j’étais gosse. J’étais passager clandestin d’un appareil, mais le capitaine était bon enfant et m’a considéré comme son fils. Il aurait dû m’évacuer ; il m’a permis de travailler pour payer mon passage. Puis il y a eu d’autres voyages, d’autres mondes.
Vers le Centre, toujours vers le Centre, où les planètes étaient proches et les vaisseaux foisonnaient. Il avait voyagé des années et le nom même de la Terre avait été oublié, était devenu moins qu’un rêve. Puis les années passées à chercher constamment quelqu’un qui connût le chemin du retour, les coordonnées qui le guideraient pour revenir.
Il sentit le contact de sa main sur la sienne et se tourna ; il vit ses yeux élargis par la compassion, brillant d’émotion.
— Je crois que je te comprends, maintenant, dit-elle doucement. Je savais que tu étais en quête de quelque chose et je pensais… enfin, peu importe. Mais je ne me doutais pas… comment aurais-je pu deviner ?… que tu étais perdu et que tu recherchais ta patrie. N’as-tu aucun indice ? Rien pour te guider ?
Des fragments. Un secteur de la galaxie, quelques notes, un nom, d’autres détails. Suffisamment pour avancer, s’il pouvait trouver l’argent pour louer des machines et des experts, puis un vaisseau, et assurer sa survie. Mais il y avait toujours l’espoir de pouvoir trouver un autre moyen : une personne qui connaîtrait l’emplacement de la Terre ; des chiffres qui lui fourniraient la réponse.
— Earl ! (Ses doigts se crispèrent sur sa main et il sentit la montée de son émotion.) Oh, Earl !
— Voilà donc le récit de ma vie, fit-il avec légèreté. Un fugueur qui pense qu’il y a belle lurette qu’il aurait dû rentrer chez lui. C’est pourquoi je pars dès demain. Ou plutôt aujourd’hui.
Elle leva les yeux vers les étoiles.
— Oui, aujourd’hui. Mais te faut-il vraiment partir ?
— Oui.
— Mais pourquoi, Earl ? C’est avec plaisir, grand plaisir, que je t’héberge.
— Et Elray ?
Lui aussi. Tu ne penses tout de même pas… (Elle s’interrompit, puis reprit d’une voix égale :) Tu as tout entendu. Tu as dû l’entendre. Tu es entré dans la maison puis tu es ressorti avant de revenir. Et puis ? Quelle différence cela fait-il ?
Il ne répondit rien et regarda le ciel, le fil argenté d’une météorite qui se reflétait dans l’eau de la rivière.
— Nous sommes mariés, dit-elle mornement. Sur Ourelle, un contrat de ce genre n’est pas tellement important et peut être rompu dès que l’une des parties le désire. Notre mariage n’est d’ailleurs que de convenance. Mon argent a payé la ferme et Elray était prêt à y travailler. Un arrangement mutuel pour une protection mutuelle, parce que, même sur Ourelle, une mère célibataire éprouve de sérieuses difficultés. Et un gamin a besoin d’un père, d’un homme à émuler, à suivre, qui lui donne un sentiment de sécurité. Earl !
— Non !
— Jondelle t’aime bien. Il a besoin de toi. La ferme m’appartient. Si…
— Non, répéta-t-il sévèrement. N’y pense plus !
Elle savait qu’il était inutile de discuter ; elle s’allongea sur l’herbe parfumée, la lueur des étoiles chaude sur le doux contour des cuisses et des épaules, le gonflement capiteux de ses seins. Un appât tentateur pour un homme solidaire, couplé en plus avec la ferme et la sécurité qu’elle offrait, auquel il était d’autant plus difficile de résister qu’il y avait aussi un enfant dont il avait déjà acquis l’amitié et davantage encore. Un petit garçon qu’il pourrait très facilement considérer comme son fils. Bel échange contre le vide sinistre entre les étoiles, la quête interminable d’un monde oublié.
Elle déclara paisiblement :
— Voilà ce qui pourrait se passer, Earl : nous pourrions tous nous rendre en ville, le divorce serait prononcé, le mariage scellé, une pension versée à Elray. Tu dirigerais les lieux et tu pourrais regarder grandir Jondelle, lui apprendre ce qu’il faut qu’il sache et le guider sur la voie qu’il doit prendre. Mais tu ne veux pas de cela. Je vais donc te faire une proposition : reste ici un certain temps. Veille sur l’enfant. Donne-lui une année de ta vie.
Une femme déterminée, songea-t-il, et intelligente. Dans un an, il serait pris au piège, ne désirant plus ou incapable d’abandonner l’enfant, prêt à adopter un nouvel arrangement. Et, pour cela, moins d’une année suffirait, avec son harcèlement et l’agressivité obstiné d’Elray.
— Earl ?
— Il se fait tard. Nous devrions retourner à la maison.
— Cela ne t’intéresse pas ?
— Non.
— Pas même dans l’intérêt de l’enfant ?
— Si tu as peur pour lui, alors vends ta ferme et emménage en ville. Engage des vigiles. Mieux encore, prenez un vaisseau et cachez-vous sur un autre monde.
— Ainsi que tu l’as fait, Earl ?
Il nota son intonation et se rappela qu’elle l’avait mis sous hypnose, incapable de résister à ses investigations. Et une femme curieuse ne se serait pas arrêtée à la découverte de son nom.
— Ainsi que je l’ai fait, admit-il. Mais cela, tu le sais.
— Je l’ai deviné. Je n’ai pas fouiné, tu as ma parole, mais certaines choses sont évidentes. Une peur que tu essaies de dissimuler, un détail que tu dois garder secret et… (Elle s’interrompit en regardant le ciel.) Earl.
— Qu’y a-t-il ?
— Là ! Tu vois ?
Une tache de ténèbres sur la splendeur lumineuse du ciel. Un rectangle qui se déplaçait et grandissait sous leurs yeux, pour se poser derrière la maison et le groupe de cahutes.
— Une chaloupe, dit-il. Des visiteurs, peut-être ?
Un grondement lui répondit. Une détonation d’explosifs suivie d’une colonne de feu, qui se répéta tandis que les ouvriers hurlaient et entraient en courant dans l’abri des ténèbres. De nouvelles flammes s’élevèrent et peignirent les lieux de rouge et d’orange, des embrasements naquirent des murs et des toits, emplirent l’air de fumée et de la puanteur du carbone.
Dumarest sentit la femme quitter son côté pour se précipiter vers la maison. Il la suivit, la prit par le bras et la projeta au sol, une main appuyée sur la bouche.
— Silence, lui souffla-t-il dans l’oreille. Tu me le promets ?
Elle hocha la tête, déglutit lorsqu’il lui lâcha la bouche et sanglota en contemplant cette dévastation.
— Le petit, Earl ! Grand Dieu, le petit !
Il se trouvait à l’intérieur de la maison avec Elray et quelques serviteurs, et jusqu’à présent, la maison était intacte. Dumarest étrécit les yeux en fixant l’éclat croissant. Devant les cahutes en feu, il distinguait des formes bizarres, des hommes en armures hérissées de pointes, la tête masquée et couverte d’un heaume couronné de plumails et de flammes. Des déments qui se livraient à une destruction gratuite… ou des hommes qui voulaient précisément donner cette impression.
Il en vit un lever le bras et jeter un objet dans une grange. Le tonnerre, la fumée et les flammes jaillirent de la porte ouverte. D’autres couraient en tous sens dans la cour, les armes tirant sur les formes qui se ratatinaient, un rire aigu s’élevant au-dessus des cris d’agonie.
— Des Melevganiens, dit la femme. Ils viennent d’au-delà des déserts du sud. Des malades mentaux, tous sans exception. Earl ! Il faut sauver le petit !
Il la maintint contre le sol, une main appuyée sur le dos, sentant les muscles qui se bandaient et tressautaient comme elle essayait de se relever.
— Nous ne pouvons rien faire, souffla-t-il. Pour l’instant. Et l’enfant n’est pas en danger imminent.
Il visa la maison. Les fenêtres n’étaient pas éclairées, le verre rubis sous les reflets du feu, ce qui n’était pas normal. Aucune des fenêtres ne s’était ouverte. Elray aurait dû être réveillé, ainsi que les domestiques, et ils devaient posséder des armes, pour tuer ne fût-ce qu’une bête blessée. Et un fusil qui pouvait tuer un animal pouvait faire de même d’un homme, Elray devait actuellement se trouver derrière une fenêtre, prêt à défendre les siens.
Il considéra à nouveau les attaquants. Une douzaine, estima-t-il, dix au moins, mais, à la lumière des flammes, il était difficile d’être précis. Ils se déplaçaient de façon heurtée, s’arrêtaient, donnaient un coup de poignard, puis repartaient, grotesques avec leur heaume et leur armure. Un groupe de pillards qui se livraient à une destruction facile en évitant d’approcher la maison et le danger qu’elle pouvait contenir… ou bien un groupe qui éliminait toute opposition avec une précision calculée ?
— Tu es sûre de ce qu’ils sont ?
Il la sentit de nouveau se tendre sous sa main, puis se calmer en sanglotant.
Il la gifla de sa main libre.
— Contrôle-toi ! Réponds-moi : en es-tu sûre ?
— Leurs vêtements, dit-elle. La façon dont ils agissent. Des fous, des dingos, drogués et dégénérés, et ils s’amusent comme ça. Ils brûlent, ils détruisent, ils tuent tout ce qui vit. Tout, Earl ! Tout !
— Pourquoi Elray ne leur tire-t-il pas dessus ? Il n’y a pas d’armes dans la maison ?
— Deux ou trois fusils, mais il ne les utilisera pas. Il déteste la violence. (Sa voix se durcit.) Ce sale lâche ! S’il survit, je lui trancherai la gorge ! Earl, qu’est-ce qu’on peut faire ?
Une douzaine d’hommes équipés de grenades, de lances et probablement d’armes à projectiles. Protégés par des casques et des armures et ivres de sang. Contre eux, il ne disposait que d’un poignard.
— Passe à l’arrière de la maison, lui dit-il. Sois prudente ; jette-toi à terre si tu vois quoi que ce soit et ne bouge plus jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Entre si tu le peux et récupère le petit. Et aussi un fusil, si tu peux y arriver. Ensuite, ressors et dirige-toi vers la rivière. Suis-la jusqu’à la crête et cache-toi parmi les arbres. Si quelqu’un essaie de t’arrêter, tire sans hésiter. Tire et enfuis-toi.
— Et toi, Earl ?
— Je vais attaquer par-devant et essayer de créer une diversion.
Il vit un trait de flammes bordés d’étincelles s’approcher dangereusement de la maison. Des silhouettes en armures se dirigeaient maintenant vers la bâtisse intacte.
— Allez !
Il se leva tandis qu’elle s’éloignait en courant, pliée en deux. Une forme sombre se précipita vers lui, l’un des ouvriers qui s’était échappé, gémissant de terreur, une silhouette en armure sur les talons. Sous le regard de Dumarest, la lance se leva, se braqua et cracha une langue de feu. L’ouvrier explosa en flammes.
Les lasers eussent été silencieux et plus efficaces, mais, pour des déments qui se délectaient du bruit et de la fureur de la destruction, ils étaient moins satisfaisants. La lance était une arme à double utilisation, objet pointu et lance-projectiles. Dumarest bondit une première fois de côté comme elle se braquait sur lui, puis une seconde pour arriver à portée de l’homme tandis que flamme et bruit jaillissaient. Sa main gauche balaya l’arme, le pied droit lança un coup brutal contre un genou cuirassé.
Il sentit quelque chose lâcher et entendit le personnage hurler d’une rage démente. Un poing se leva et s’abattit comme une masse d’armes, le feu se reflétant sur les pointes au bout de chaque phalange. Il l’évita et le vent souffla sur sa joue ; il s’était relevé avant que le poing se fût à nouveau abattu et s’était posté derrière la silhouette, sa main gauche serra la gorge, le poignard dans la droite pénétrant dans la visière. Il frappa à deux reprises, aveuglant, tuant, perçant le cerveau, et libéra la lame tandis que la silhouette s’écroulait.
Dumarest fouilla rapidement le corps. Une musette contenait trois objets ronds, des grenades très simples avec goupille et cuillère. Il les fourra dans une poche de sa tunique. La lance était longue et peu maniable, un bouton au départ du canon. Il regarda en direction de la maison. Trois personnages étaient tout près de la porte, l’un touchant presque le panneau, les autres un peu en arrière et de côté. D’autres encore vinrent les rejoindre, apparemment las de s’attaquer aux cahutes.
L’homme mort constituait un appui commode. Dumarest s’allongea derrière lui, la lance reposant sur la poitrine cuirassée, les yeux étrécis tandis qu’il visait le long du canon. L’arme lâchait probablement une espèce de roquette et il doutait de sa précision.
L’éclairage était mauvais, les ombres trompeuses et, s’il manquait la silhouette proche de la porte, il risquait de faire éclater le panneau. Il déplaça légèrement le canon, assura sa visée et appuya sur le bouton.
Le feu fleurit sur le mur de la maison, en hauteur et sur le côté du petit groupe. Il ajusta sa visée et tira encore deux fois ; l’arme était désormais vide. Devant la maison, un homme tituba en hurlant, les mains sur le heaume en feu. Deux autres tressautaient à terre, un troisième rampait comme un insecte écrasé. Sous le regard de Dumarest, il se releva en trébuchant et en secouant la tête ; ébranlé par l’explosion, mais indemne.
Quatre morts, mais il devait y en avoir d’autres et il lui fallait donner sa chance à la femme. Dumarest se leva, une grenade à la main. Il tira sur la goupille et jeta l’arme vers la maison, fit volte-face avant qu’elle ne soit retombée, courut tandis qu’elle explosait, sa silhouette se découpant dans la lumière des cahutes en feu. Plus loin devait se trouver la chaloupe, probablement non gardée ou, si elle l’était, surveillée par des hommes nerveux et impatients. Pour ceux qui l’avaient vu, cela devait être important : ils voudraient la garder intacte et ils allaient le suivre.
Il aperçut presque trop tard les deux personnages aux lances levées, des flammes brillant sur la crête de leur heaume, le feu étincelant sur les pointes de leur armures. Ils se tenaient à l’entrée de la cour et lui barraient la route tandis que d’autres venaient le coincer par-derrière. Sans hésiter, il plongea de côté, heurta le mur en feu d’une cahute, roula à travers les flammes en retenant son souffle, les yeux fermés, sentit le baiser du brasier sur ses mains et son visage et entendit le crépitement de ses cheveux. La cahute était petite ; son élan lui fit traverser le mur opposé en une pluie d’étincelles. Il se releva et jeta une deuxième grenade, se remit à courir avant qu’elle eût explosé et il entendit le grondement, les hurlements et les ordres que l’on lançait.
Un nouveau cri s’éleva, aigu, strident, en provenance de l’arrière de la maison.